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Samir Abdallah
jeudi 26 janvier 2012
Salam, la photo c’est sur la Une du journal Al Tahrir de ce soir 25 Janvier 2012.

J’avais donné rdv à 2 amis sur la place Talaat Harb, à 2 pas de Tahrir, et je commençais à douter de l’affluence. D’habitude les jours de grande manif, cette place du nom du fondateur de la Banque Misr, est noire de monde dès les premières heures du jour, de gens qui font la queue avant le cordon de sécurité des manifestants. Mais à midi, quelques dizaines de personnes à peine.
Je rencontre Mohamed Fathy, que mon amie cinéaste Safaa Fathy (voir CINEMA TAHRIR ce vendredi 27 janvier à 21h au cinéma 3 Luxembourg de Paris) m’a conseillée de prendre comme assistant. Première bonne surprise : il est ponctuel comme un horloger suisse. Il me dit être super content de travailler ensemble, et me dit "quel honneur de travailler avec le fils du Maître des Lumières égyptien", il veut parler de mon père dont j’ai posté la photo d’une de ses oeuvres ce matin. Il a regardé aussi sur le net à propos de ma pomme et me parle de plein de choses que j’ai faites et que moi-même j’ai complètement oublié ! Un plaisir, j’en ai eu les chevilles toutes enflées ! _ Puis arrive Mohamed Taman, un artiste-peintre dont mon ami Karim Francis m’a vanté le talent. Il m’avait montré l’un de ses derniers chantiers de peinture où on voit un général fondre et j’étais impatient de le rencontrer, et j’avais décidé de l’accompagner et de filmer avec lui aujourd’hui.
Lors des manifestations de janvier 2011, il avait été touché à l’œil gauche par un éclat de balle, tirée par la police. L’éclat de 4mm est toujours coincé dans son œil, impossible pour les médecins de lui enlever. Miracle, il allait perdre la vue et il aurait pu mourir, mais il a été sauvé et garde ses deux yeux précieux. Il me raconte comment les flics qui l’avaient arrêté alors qu’il avait du sang plein la figure et qu’il tâtonnait aveugle pour se remettre, l’ont boxé sur le même œil aveugle, et comment embarqué dans le poulailler avec le fils de Ayman Nour, il a été libéré par ses potes des mains de ces brutes. Comment aussi, les jeunes ont retourné le fourgon et cramé ce symbole de l’humiliation de millions d’égyptiens.
Taman a passé une année en France à l’école d’Art d’Aix en Provence, et son oncle lui proposait de l’associer à son restaurant à Marseille, de le sortir de la galère, mais il a préféré rentrer en Égypte, quitte à manger juste foul wa kossery, pour construire l’avenir de son pays pour lequel il avait de grands rêves : à commencer par celui de le débarrasser de son Dictateur et de son régime inique. Il me dit sa joie d’avoir fait ce choix et d’avoir vécu -comme activiste et comme artiste- le lancement de la révolution "fi oum al dounia".
Mais la révolution est loin d’être achevée et il s’implique corps et âme dans les mobilisations, qui l’inspirent aussi dans son travail artistique. Lui aussi me dit tout le bien qu’il pense de mon daron et les recherches qu’il a fait sur ma pomme.
Décidément, ce matin je vais plus pouvoir rentrer dans mes pompes ! Je lui parle de mon projet de film sur les traces d’Abdalla, le fils de fellah rebelle qui a tant projeté sur ses toiles les aspirations du peuple égyptien à la révolution. Je lui dis que mon père avait son âge, 35 ans, lors de la révolution de 1952, et j’aimerais qu’il me prête ses yeux pour regarder Tahrir et ses environs aujourd’hui. Mon nouvel ami en est tout retourné. Une petite larme glisse même sur sa joue gauche, je lui dis pour rire : peut être ton éclat il va se barrer si tu te mets à pleurer un bon coup. Nous avons fait connaissance très vite et sommes devenus les meilleurs amis au monde en quelques minutes, c’est vraiment génial pour ça l’Egypte, comment on est tout de suite dans la sympathie, le partage, bref l’humain.
Il y a aussi cette magie, qui fait que très vite on trouve son chemin, je veux dire sens à sa présence. Nous passons le "checkpoint citoyen" à l’entrée de la place Tahir sous les sourires bienveillants des jeunes barbus qui assurent -pour ce matin- la sécurité des manifestants. Je sors mon passeport égyptien périmé depuis 30 ans à cause de mon refus de pointer au service militaire à l’époque de Sadate-le-traître, et le gars se confond en excuse "ya Ostaz", je t’avais pris pour un khawaga.
Nous voilà en train de filmer les grafs qui s’étalent sur tous les pans de murs tout autour de la fameuse place emblématique de la Révolution. C’est très beau et très fort, beaucoup dénoncent les crimes commis par la Junte Militaire. Taman me dit que presque chaque jour, les murs sont repeints en blanc, mais tout de suite de nouveaux grafs apparaissent.
Il filme et prend des photos méthodiquement pour documenter ce travail de dizaines d’artistes anonymes. Comme il filme les manifs et les expressions multiples de la volonté populaire. Il n’a pas de projet de film. C’est juste pour les archives, pour l’Histoire. Il me dit qu’il ne se voit pas comme un vidéaste, son trip c’est juste la peinture et la révolution, le bien-être du peuple égyptien et de tous les peuples de la terre... Il me propose pour plus tard de voir ses rushs et d’en utiliser si je veux.
De grafs en grafs nous sommes arrivés sur la place, déjà pleine de monde, majoritairement des Frères, mais pas ou peu de salafs. Vers 16h, les 2 Mohamed pensent que nous sommes entre 100 et 300 OOO. Je leur dis être un peu déçu, mais voilà que des foules innombrables sont en train de rejoindre la place. Les différents cortèges partis des quartiers du Caire sont très massifs et beaucoup plus dynamiques que ceux qui se sont retrouvés directement sur la Place. Les slogans sont toujours très inventifs et dénoncent sur tous les tons la confiscation de la révolution par la SCAF, et aussi la mascarade des anciens -nouveaux maîtres du pays.
Bref la révolution continue.
En fin de journée, je retrouve même Ayman l’Alexandrin de Paris avec qui j’étais venu l’an dernier à la veille de la chute de Moubarak. J’ai complètement zappé mes mauvais cauchemars de ce matin, surtout quand j’entends des uns et des autres qu’aujourd’hui, c’est la plus grosse manif au Caire et dans toute l’Égypte jamais vue de mes amis trentenaires.
Tout à l’heure aussi, mon ami assistant Mohamed m’apprend que les locaux de Maspero ont été évacués sous la pression des manifestants massés devant le siège des médias menteurs dénoncés toute la journée.
Bonne nuit, Liltkoum saïda !